Dans la publication Voix Nouvelles du Centre de la Voix de la Fondation Royaumont (année 1991), Marc Texier écrivait un texte, Le Spectre et la Série, qui m'avait passionné à l'époque, sur les deux principaux courants artistiques de la musique contemporaine, la musique spectrale et la musique sérielle. Avec ces deux écoles, c'est une vieille opposition musicale qui se poursuit : doit-on composer avec des notes ou avec des sons ? Qu'est-ce qui prime : l'architecture formelle, ou le flux insensible du temps qui passe... Doit-on composer avec des notes ou avec des sons ? Voilà qui donne à méditer; c'est là une clé essentielle pour mieux appréhender le discours musical et comprendre la spécificité du génie des plus grands maîtres.
L'auteur commence par une brève description du projet du musicien sériel. Être sériel, ce n'est certes plus se servir d'une technique tombée en désuétude, mais garder un certain état d'esprit fait de rigueur, d'attention portée au contrepoint et à l'écriture; c'est se méfier des sons nouveaux, des bruits, que l'on trouve irréductibles aux sons instrumentaux traditionnels. C'est vouloir que la syntaxe prime sur le son, le langage sur le phonème, la structure sur l'objet [l'article scientifique Entre Ordre et Chaos de Pierre Boulez est cité]. Car la musique, avant tout, se pense, c'est une abstraction : la composition est l'art d'écrire avec des notes, non celui de mêler des sonorités...
Note : je me souviens de l'ouvrage de Pierre Boulez, Penser la musique aujourd'hui, dont j'avais fait l'acquisition après avoir découvert les Sonates pour piano magistralement interprétées par Claude Helffer. J'étais fasciné par cette impression troublante d'être en train de lire un livre d'algèbre, avec des termes abstraits comme "cohérence structurelle" ou "matrice", et même des formules mathématiques; une sorte d'étrange grimoire, difficile à décrypter, dont il fallait percer les secrets, en somme !
Mêler si subtilement des sonorités qu'il semble que toutes les frontières s'abolissent entre l'harmonie et le timbre, entre un accord et le suivant, continue Marc Texier, tel est le projet du musicien spectral. [...] L'harmonie, le développement traditionnel ne peuvent plus être appliqués : il faut tirer des bruits eux-mêmes la syntaxe par laquelle on les organisera; extrapoler du microcosme d'un son, le macrocosme de l'œuvre; respecter toujours la continuité de l'univers sonore [le compositeur Tristan Murail est évoqué : nous aurons l'occasion de reparler de lui par la suite]. On parle alors de couleurs et de coloristes. Pour ces musiciens la musique est un art concret, qui avant tout s'entend - les notes ne sont que pis-aller. Les notes ne sont que pis-aller !
Schématiquement, on a donc deux axes, opposés en apparence mais intimement complémentaires en réalité, l'un horizontal et d'essence contrapuntique (les notes...), et l'autre vertical et d'essence harmonique (les sons...). Le premier suit une discipline soumise à des règles plutôt strictes, tandis que le second semble toujours vouloir s'en affranchir dans un désir tenace de liberté et d'émancipation.
Où se situe Olivier Messiaen ? On peux le considérer à juste titre comme l'un des pères de la musique spectrale (avec Edgar Varèse, sans oublier la féconde lignée de tous les "héritiers de Frédéric Chopin", compositeurs du XIX ème siècle au début du XX ème siècle qui se sont plus souciés des sonorités que du respect des normes académiques). Ainsi, dans son Catalogue d'Oiseaux, il s'appuie sur les propriétés acoustiques de la résonance naturelle, sélectionne et renforce certaines harmoniques issues d'une fréquence fondamentale, les entrechoque parfois, dans le but de restituer le timbre exact des chants d'oiseaux à retranscrire. L'exemple qui m'a paru le plus extraordinaire quand je l'ai entendu pour la première fois est le chant étincelant du loriot (survoler l'image avec le pointeur de la souris) :
Nous sommes ici en présence d'un des tous premiers exemples de fusion entre l'harmonie et le timbre, phénomène destiné à devenir une des composantes les plus remarquables de la musique spectrale.
Bien qu'ayant été involontairement l'initiateur du sérialisme intégral avec son fameux Mode de valeurs et d'intensités, "trois minutes de musique de piano dont sortit tout le mouvement post-webernien de l'après-guerre qui allait bientôt gagner le monde entier" (extrait d'une note de programme), Olivier Messiaen n'est pas, à proprement parler, un représentant de l'école sérielle. Certes, il usera quelques fois de la méthode sérielle dans ses compositions, mais c'est surtout son utilisation systématique et restrictive des modes à transpositions limitées, le recours constant à des ressources clairement définies et classifiées, dans le domaine rythmique entre autres (voir Techniques de mon langage musical), et un goût évident pour les correspondances symboliques, qui montrent chez lui une "subordination aux notes"; cela n'a rien de péjoratif mais prouve plutôt, dans le cadre de cette courte étude, qu'il aura su réconcilier les deux mouvements jadis rivaux en une synthèse de toutes les données de l'espace sonore...
L'auteur commence par une brève description du projet du musicien sériel. Être sériel, ce n'est certes plus se servir d'une technique tombée en désuétude, mais garder un certain état d'esprit fait de rigueur, d'attention portée au contrepoint et à l'écriture; c'est se méfier des sons nouveaux, des bruits, que l'on trouve irréductibles aux sons instrumentaux traditionnels. C'est vouloir que la syntaxe prime sur le son, le langage sur le phonème, la structure sur l'objet [l'article scientifique Entre Ordre et Chaos de Pierre Boulez est cité]. Car la musique, avant tout, se pense, c'est une abstraction : la composition est l'art d'écrire avec des notes, non celui de mêler des sonorités...
Note : je me souviens de l'ouvrage de Pierre Boulez, Penser la musique aujourd'hui, dont j'avais fait l'acquisition après avoir découvert les Sonates pour piano magistralement interprétées par Claude Helffer. J'étais fasciné par cette impression troublante d'être en train de lire un livre d'algèbre, avec des termes abstraits comme "cohérence structurelle" ou "matrice", et même des formules mathématiques; une sorte d'étrange grimoire, difficile à décrypter, dont il fallait percer les secrets, en somme !
Mêler si subtilement des sonorités qu'il semble que toutes les frontières s'abolissent entre l'harmonie et le timbre, entre un accord et le suivant, continue Marc Texier, tel est le projet du musicien spectral. [...] L'harmonie, le développement traditionnel ne peuvent plus être appliqués : il faut tirer des bruits eux-mêmes la syntaxe par laquelle on les organisera; extrapoler du microcosme d'un son, le macrocosme de l'œuvre; respecter toujours la continuité de l'univers sonore [le compositeur Tristan Murail est évoqué : nous aurons l'occasion de reparler de lui par la suite]. On parle alors de couleurs et de coloristes. Pour ces musiciens la musique est un art concret, qui avant tout s'entend - les notes ne sont que pis-aller. Les notes ne sont que pis-aller !
Schématiquement, on a donc deux axes, opposés en apparence mais intimement complémentaires en réalité, l'un horizontal et d'essence contrapuntique (les notes...), et l'autre vertical et d'essence harmonique (les sons...). Le premier suit une discipline soumise à des règles plutôt strictes, tandis que le second semble toujours vouloir s'en affranchir dans un désir tenace de liberté et d'émancipation.
Où se situe Olivier Messiaen ? On peux le considérer à juste titre comme l'un des pères de la musique spectrale (avec Edgar Varèse, sans oublier la féconde lignée de tous les "héritiers de Frédéric Chopin", compositeurs du XIX ème siècle au début du XX ème siècle qui se sont plus souciés des sonorités que du respect des normes académiques). Ainsi, dans son Catalogue d'Oiseaux, il s'appuie sur les propriétés acoustiques de la résonance naturelle, sélectionne et renforce certaines harmoniques issues d'une fréquence fondamentale, les entrechoque parfois, dans le but de restituer le timbre exact des chants d'oiseaux à retranscrire. L'exemple qui m'a paru le plus extraordinaire quand je l'ai entendu pour la première fois est le chant étincelant du loriot (survoler l'image avec le pointeur de la souris) :
Nous sommes ici en présence d'un des tous premiers exemples de fusion entre l'harmonie et le timbre, phénomène destiné à devenir une des composantes les plus remarquables de la musique spectrale.
Bien qu'ayant été involontairement l'initiateur du sérialisme intégral avec son fameux Mode de valeurs et d'intensités, "trois minutes de musique de piano dont sortit tout le mouvement post-webernien de l'après-guerre qui allait bientôt gagner le monde entier" (extrait d'une note de programme), Olivier Messiaen n'est pas, à proprement parler, un représentant de l'école sérielle. Certes, il usera quelques fois de la méthode sérielle dans ses compositions, mais c'est surtout son utilisation systématique et restrictive des modes à transpositions limitées, le recours constant à des ressources clairement définies et classifiées, dans le domaine rythmique entre autres (voir Techniques de mon langage musical), et un goût évident pour les correspondances symboliques, qui montrent chez lui une "subordination aux notes"; cela n'a rien de péjoratif mais prouve plutôt, dans le cadre de cette courte étude, qu'il aura su réconcilier les deux mouvements jadis rivaux en une synthèse de toutes les données de l'espace sonore...
CC.







0 commentaires:
Enregistrer un commentaire