Maître,
En vous décernant son grand prix, l'Institut Paul VI rend hommage à votre œuvre. Elle a ce mérite de toucher une âme religieuse d'aujourd'hui avec peut-être plus de force encore que les œuvres du passé : précisément parce qu'elle est à la fois religieuse et d'aujourd'hui. Plus que religieuse, chrétienne.
Ce faisant, elle touche tout homme, chrétien ou non. Comment comprendre ce paradoxe ? Paul VI avait clairement formulé le fondement dans la foi de cette intime corrélation de l'humanisme et du christianisme : "Est-ce la tâche de l'Église de travailler à l'extension de la culture ? À cette question, continue le Pape, on ne peut répondre qu'affirmativement. Il y a là une sorte d'œcuménisme de la culture et l'Église en a ouvert les portes toutes grandes... Tout ce qui est humain, tout ce que l'homme divulgue, imprime et diffuse, l'Église l'accueille. Cela témoigne combien elle est mère, combien son âme est universelle. Rien ne lui semble étranger, rien ne peut lui être indifférent, ses yeux sont ouverts sur tous les phénomènes humains... Que tout se transforme en hymne, en louange de Dieu - même si cette louange est d'abord confuse et inconsciente - , en reconnaissance au Verbe qui fait pleuvoir sur les choses humaines son intelligence et sa cognoscibilité".
Et, en 1967, dans Populorum Progressio (§ 42), reprenant l'expression de Maritain d'un "humanisme plénier qu'il faut promouvoir", Paul VI écrivait : "Qu'est-ce à dire sinon le développement intégral de tout l'homme et de tous les hommes ? Un humanisme clos, fermé aux valeurs de l'esprit et à Dieu qui en est la source, pourrait apparemment triompher. Certes, l'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais" - et le pape Paul VI cite ici le Père de Lubac - "sans Dieu, il ne peut en fin de compte que l'organiser contre l'homme. L'humanisme exclusif est un humanisme inhumain". Il n'est donc d'humanisme vrai qu'ouvert à l'Absolu, dans la reconnaissance d'une vocation, qui donne l'idée vraie de la vie humaine. Loin d'être la norme dernière des valeurs, l'homme ne se réalise lui-même qu'en se dépassant. Selon le mot si juste de Pascal : "L'homme passe infiniment l'homme".
A mon tour, je dois remercier l'Institut Paul VI de vous avoir conféré ce prix international. Jamais, en effet, je n'avais imaginé qu'il me serait accordé de vous dire, en cette cathédrale Notre-Dame de Paris, ma fervente admiration et ma reconnaissante amitié. Que ces derniers mots ne vous surprennent pas.
Dans cette assistance, ce soir, sont présents quelques-uns des musiciens - vos cadets - avec qui j'ai souvent discuté et "célébré"; c'est le mot qu'il faut employer puisque c'est la liturgie qui nous réunissait, eux à leur tribune d'orgues et moi à l'autel. Ils savent quelle joie et quelle communion spirituelle nous étaient données lorsque l'une de vos œuvres retentissait dans la célébration liturgique.
Pourquoi une œuvre musicale comme la vôtre, Maître, aussi originale et novatrice, savante et, pour certains, provocante, est-elle accueillie et aimée d'un si grand nombre de nos contemporains ?
On se figure assez naïvement, du moins dans la jeunesse, que l'expérience esthétique est essentiellement la projection de la subjectivité poussée à son plus haut point, et, finalement, le refus de toute autre contrainte que celle d'obéir au jaillissement obscur du cœur de l'homme.
Depuis au moins un siècle, ce subjectivisme que le romantisme pensait inspiré, a fait porter tout son effort contre l'académisme. Je nomme ainsi les contraintes d'un apprentissage répétitif des formes et des règles dont les fruits, souvent élégants et raffinés, offrent au public la sécurité et la joliesse du déjà connu, au lieu de la grandeur toujours déconcertante du Beau et de son inépuisable nouveauté.
Or, ne faisiez-vous pas remarquer que cette œuvre des années 30 que nous venons d'entendre paraissait peut-être aujourd'hui classique ? Et, nous le savons bien, tout au long de ces années de création où vous avez accumulé des œuvres si singulières et novatrices, votre musique, bien que sonnant moderne et déconcertante pour l'académisme de certains est apparue, dès le départ, comme entrant dans le classicisme. Qu'est-ce à dire ?
D'abord, contrairement à ce qu'imagine l'illusion subjective, l'art véritable sait se donner des règles et y obéir. Car l'art est une langue; même lorsque - comme souvent aujourd'hui - chacun doit se créer son vocabulaire et sa grammaire. La vraie question esthétique de notre temps, après les ruptures opérées depuis plus d'un siècle, est d'éprouver si la langue que se crée chaque artiste, n'est qu'un cri solitaire, si elle ne fait qu'exprimer la déconcertante énigme de chacun, enfermé en lui-même, ou bien si elle permet le langage entre les humains, si adaptée, elle est entendue par le peuple qu'elle entraîne au-delà de lui-même. Cette épreuve fait comprendre comment le créateur, dans le domaine esthétique, rejoint l'expérience du prophète - le vrai et le faux - et la reconnaissance sociale de l'art a pour paradigme le miracle des langues de la Pentecôte.
L'écriture musicale exige un travail d'élaboration que certains imaginent vainement inutile et contraire à l'inspiration spontanée et irrépressible. En réalité, le compositeur, comme tout créateur, doit se consacrer à un travail savant, pénible, réfléchi - ô combien ! - qui articule l'indicible pour en faire un discours dont la cohérence est à rechercher non dans sa seule rigueur, mais aussi dans sa beauté et son intuition.
Ensuite, qui dit classicisme dit rapport au réel. Non plus seulement lorsque l'artiste dans son jeu narcissique ne fait que se dire et se contempler soi-même au miroir de son apparence. Mais surtout lorsque l'homme en quête du vrai reçoit le réel et sa diversité comme un autre langage. Le croyant, lui, y reconnaît Celui qui parle dans la création, Dieu qui est son auteur. Alors, les balbutiements de l'artiste ne sont qu'une obéissance au langage de Dieu qui se dit dans sa création, même s'il lui faut l'accueillir en recueillant précieusement les chants d'oiseaux ! Ce rapport au réel rend l'artiste le plus novateur, et apparemment le plus iconoclaste, infiniment respectueux des cultures surgies des cœurs et des mains des hommes. Dès lors, il n'y a plus d'exotisme dans la symphonie des cultures humaines. Les débris des cultures passées, les apports des cultures lointaines sont comme revivifiés par celui qui sait y entendre le Créateur de l'homme chanter par la bouche de l'homme, sa créature.
Enfin, dans la culture contemporaine, dans l'expérience esthétique de notre pays, le vrai danger qui menace les créateurs est d'être coupés du peuple. De s'adonner à un art de "chapelle", un art d'esthète, un art sans public, sinon de mode et d'humeur.
Or, vous êtes un musicien d'église. Et vous êtes parmi les seuls musiciens contemporains dont l'œuvre, au gré des organistes et des assemblées, est, de dimanche en dimanche, jouée, donnée, livrée à l'oreille et au cœur de foules non triées de croyants. Et cette œuvre contemporaine - ô combien ! - fût-elle parfois surprenante pour certains - est accueillie, acceptée, aimée, reconnue. L'art d'église a cette chance inouïe, qui n'existe en aucun autre domaine de l'art contemporain, de ne pas dépendre des publics choisis par les cooptations fugitives des modes ou des snobismes, des commandes ou de l'argent, mais d'être au service d'un peuple que réunit l'acte du culte, la forme la plus fondamentale et la plus désintéressée de la culture. L'œuvre musicale y est un langage; et l'artiste est appelé à accomplir une fonction médiatrice face à l'invisible réalité de Dieu. Il se fait entendre à un peuple à l'écoute de cette Parole divine qui lui est adressée dans chaque célébration.
Dès lors, ne nous étonnons pas si l'artiste doit dans son œuvre de création pratiquer toutes les disciplines spirituelles qui sont celles de l'expérience chrétienne à proprement parler. Platon notait déjà à propos de la musique qu'il y a des bons et des mauvais génies; et que, quoi qu'il en soit de la soumission aux règles et du talent déployé, l'inspiration intérieure compte et qualifie d'une certaine façon l'œuvre. Et l'œuvre juge l'auteur. J'aurais vivement désiré pouvoir ici recueillir votre sentiment au sujet du jugement de Socrate que Platon nous rapporte dans La République. Y a-t-il ainsi des "harmonies" bénéfiques ou maléfiques ? Plus précisément en accord avec la dignité morale et spirituelle de l'homme, ou bien qui lui seraient contraires ? Laissons de côté cette identification objective entre la manifestation du Beau et l'expression du Bien.
Nous pouvons dire, en tout cas, qu'il existe une intime connexion, nécessaire mais non suffisante, entre la recherche de Dieu et l'expression du Beau. Je dis bien : non suffisante, sans doute. Car hélas ! Dans notre monde cassé entre la recherche de la vérité et l'expression de la beauté, écartelé entre la sainteté et l'esthétique, les discordances ne sont pas rares. Mais, il faut travailler à la réconciliation de ces deux expériences. Et, vous le savez mieux que quiconque, la quête obstinée et patiente de l'artiste véritable, son humble obéissance à la recherche de l'insaisissable et de l'indivisible, l'usure indéfinie des forces et l'incertitude du résultat trouvent comme analogie la montée du mystique qui veut obéir à l'obscure lumière que lui donne le Seigneur et Rédempteur de tous. L'obstination de cet artiste-là n'a de comparable que la patience de celui qui prie, contemple et médite.
C'est pourquoi je me permets de remercier ici, en cette occasion, tous ceux et celles qui ont voulu contribuer à créer un comité dont j'attends beaucoup. Son nom est un programme : Art, Culture et Foi.
Il voudrait faire se rejoindre les chemins de la recherche de Dieu et ceux du service du Beau. De la sorte, puisse la vraie liberté de l'artiste qui grandit à l'école de la purification, puisse le vrai désintéressement d'un peuple qui reconnaît un don de Dieu dans les grâces données aux serviteurs de l'art et du Beau, se rencontrer et contribuer à ce que notre terre exprime cette Beauté invisible et secrète que nos yeux, un jour, contempleront, et que nos oreilles, un jour, entendront. Déjà, les chants célestes plus beaux que tout autre chant en ce monde, associent à leur union dans l'Eucharistie tous les chants du monde par nos voix : "una voce dicentes...".
Que le Seigneur de gloire vous bénisse, Maître, lui qui vous a fait la grâce de le servir et de servir son Peuple par votre art.
En vous décernant son grand prix, l'Institut Paul VI rend hommage à votre œuvre. Elle a ce mérite de toucher une âme religieuse d'aujourd'hui avec peut-être plus de force encore que les œuvres du passé : précisément parce qu'elle est à la fois religieuse et d'aujourd'hui. Plus que religieuse, chrétienne.
Ce faisant, elle touche tout homme, chrétien ou non. Comment comprendre ce paradoxe ? Paul VI avait clairement formulé le fondement dans la foi de cette intime corrélation de l'humanisme et du christianisme : "Est-ce la tâche de l'Église de travailler à l'extension de la culture ? À cette question, continue le Pape, on ne peut répondre qu'affirmativement. Il y a là une sorte d'œcuménisme de la culture et l'Église en a ouvert les portes toutes grandes... Tout ce qui est humain, tout ce que l'homme divulgue, imprime et diffuse, l'Église l'accueille. Cela témoigne combien elle est mère, combien son âme est universelle. Rien ne lui semble étranger, rien ne peut lui être indifférent, ses yeux sont ouverts sur tous les phénomènes humains... Que tout se transforme en hymne, en louange de Dieu - même si cette louange est d'abord confuse et inconsciente - , en reconnaissance au Verbe qui fait pleuvoir sur les choses humaines son intelligence et sa cognoscibilité".
Et, en 1967, dans Populorum Progressio (§ 42), reprenant l'expression de Maritain d'un "humanisme plénier qu'il faut promouvoir", Paul VI écrivait : "Qu'est-ce à dire sinon le développement intégral de tout l'homme et de tous les hommes ? Un humanisme clos, fermé aux valeurs de l'esprit et à Dieu qui en est la source, pourrait apparemment triompher. Certes, l'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais" - et le pape Paul VI cite ici le Père de Lubac - "sans Dieu, il ne peut en fin de compte que l'organiser contre l'homme. L'humanisme exclusif est un humanisme inhumain". Il n'est donc d'humanisme vrai qu'ouvert à l'Absolu, dans la reconnaissance d'une vocation, qui donne l'idée vraie de la vie humaine. Loin d'être la norme dernière des valeurs, l'homme ne se réalise lui-même qu'en se dépassant. Selon le mot si juste de Pascal : "L'homme passe infiniment l'homme".
A mon tour, je dois remercier l'Institut Paul VI de vous avoir conféré ce prix international. Jamais, en effet, je n'avais imaginé qu'il me serait accordé de vous dire, en cette cathédrale Notre-Dame de Paris, ma fervente admiration et ma reconnaissante amitié. Que ces derniers mots ne vous surprennent pas.
Dans cette assistance, ce soir, sont présents quelques-uns des musiciens - vos cadets - avec qui j'ai souvent discuté et "célébré"; c'est le mot qu'il faut employer puisque c'est la liturgie qui nous réunissait, eux à leur tribune d'orgues et moi à l'autel. Ils savent quelle joie et quelle communion spirituelle nous étaient données lorsque l'une de vos œuvres retentissait dans la célébration liturgique.
Pourquoi une œuvre musicale comme la vôtre, Maître, aussi originale et novatrice, savante et, pour certains, provocante, est-elle accueillie et aimée d'un si grand nombre de nos contemporains ?
On se figure assez naïvement, du moins dans la jeunesse, que l'expérience esthétique est essentiellement la projection de la subjectivité poussée à son plus haut point, et, finalement, le refus de toute autre contrainte que celle d'obéir au jaillissement obscur du cœur de l'homme.
Depuis au moins un siècle, ce subjectivisme que le romantisme pensait inspiré, a fait porter tout son effort contre l'académisme. Je nomme ainsi les contraintes d'un apprentissage répétitif des formes et des règles dont les fruits, souvent élégants et raffinés, offrent au public la sécurité et la joliesse du déjà connu, au lieu de la grandeur toujours déconcertante du Beau et de son inépuisable nouveauté.
Or, ne faisiez-vous pas remarquer que cette œuvre des années 30 que nous venons d'entendre paraissait peut-être aujourd'hui classique ? Et, nous le savons bien, tout au long de ces années de création où vous avez accumulé des œuvres si singulières et novatrices, votre musique, bien que sonnant moderne et déconcertante pour l'académisme de certains est apparue, dès le départ, comme entrant dans le classicisme. Qu'est-ce à dire ?
D'abord, contrairement à ce qu'imagine l'illusion subjective, l'art véritable sait se donner des règles et y obéir. Car l'art est une langue; même lorsque - comme souvent aujourd'hui - chacun doit se créer son vocabulaire et sa grammaire. La vraie question esthétique de notre temps, après les ruptures opérées depuis plus d'un siècle, est d'éprouver si la langue que se crée chaque artiste, n'est qu'un cri solitaire, si elle ne fait qu'exprimer la déconcertante énigme de chacun, enfermé en lui-même, ou bien si elle permet le langage entre les humains, si adaptée, elle est entendue par le peuple qu'elle entraîne au-delà de lui-même. Cette épreuve fait comprendre comment le créateur, dans le domaine esthétique, rejoint l'expérience du prophète - le vrai et le faux - et la reconnaissance sociale de l'art a pour paradigme le miracle des langues de la Pentecôte.
L'écriture musicale exige un travail d'élaboration que certains imaginent vainement inutile et contraire à l'inspiration spontanée et irrépressible. En réalité, le compositeur, comme tout créateur, doit se consacrer à un travail savant, pénible, réfléchi - ô combien ! - qui articule l'indicible pour en faire un discours dont la cohérence est à rechercher non dans sa seule rigueur, mais aussi dans sa beauté et son intuition.
Ensuite, qui dit classicisme dit rapport au réel. Non plus seulement lorsque l'artiste dans son jeu narcissique ne fait que se dire et se contempler soi-même au miroir de son apparence. Mais surtout lorsque l'homme en quête du vrai reçoit le réel et sa diversité comme un autre langage. Le croyant, lui, y reconnaît Celui qui parle dans la création, Dieu qui est son auteur. Alors, les balbutiements de l'artiste ne sont qu'une obéissance au langage de Dieu qui se dit dans sa création, même s'il lui faut l'accueillir en recueillant précieusement les chants d'oiseaux ! Ce rapport au réel rend l'artiste le plus novateur, et apparemment le plus iconoclaste, infiniment respectueux des cultures surgies des cœurs et des mains des hommes. Dès lors, il n'y a plus d'exotisme dans la symphonie des cultures humaines. Les débris des cultures passées, les apports des cultures lointaines sont comme revivifiés par celui qui sait y entendre le Créateur de l'homme chanter par la bouche de l'homme, sa créature.
Enfin, dans la culture contemporaine, dans l'expérience esthétique de notre pays, le vrai danger qui menace les créateurs est d'être coupés du peuple. De s'adonner à un art de "chapelle", un art d'esthète, un art sans public, sinon de mode et d'humeur.
Or, vous êtes un musicien d'église. Et vous êtes parmi les seuls musiciens contemporains dont l'œuvre, au gré des organistes et des assemblées, est, de dimanche en dimanche, jouée, donnée, livrée à l'oreille et au cœur de foules non triées de croyants. Et cette œuvre contemporaine - ô combien ! - fût-elle parfois surprenante pour certains - est accueillie, acceptée, aimée, reconnue. L'art d'église a cette chance inouïe, qui n'existe en aucun autre domaine de l'art contemporain, de ne pas dépendre des publics choisis par les cooptations fugitives des modes ou des snobismes, des commandes ou de l'argent, mais d'être au service d'un peuple que réunit l'acte du culte, la forme la plus fondamentale et la plus désintéressée de la culture. L'œuvre musicale y est un langage; et l'artiste est appelé à accomplir une fonction médiatrice face à l'invisible réalité de Dieu. Il se fait entendre à un peuple à l'écoute de cette Parole divine qui lui est adressée dans chaque célébration.
Dès lors, ne nous étonnons pas si l'artiste doit dans son œuvre de création pratiquer toutes les disciplines spirituelles qui sont celles de l'expérience chrétienne à proprement parler. Platon notait déjà à propos de la musique qu'il y a des bons et des mauvais génies; et que, quoi qu'il en soit de la soumission aux règles et du talent déployé, l'inspiration intérieure compte et qualifie d'une certaine façon l'œuvre. Et l'œuvre juge l'auteur. J'aurais vivement désiré pouvoir ici recueillir votre sentiment au sujet du jugement de Socrate que Platon nous rapporte dans La République. Y a-t-il ainsi des "harmonies" bénéfiques ou maléfiques ? Plus précisément en accord avec la dignité morale et spirituelle de l'homme, ou bien qui lui seraient contraires ? Laissons de côté cette identification objective entre la manifestation du Beau et l'expression du Bien.
Nous pouvons dire, en tout cas, qu'il existe une intime connexion, nécessaire mais non suffisante, entre la recherche de Dieu et l'expression du Beau. Je dis bien : non suffisante, sans doute. Car hélas ! Dans notre monde cassé entre la recherche de la vérité et l'expression de la beauté, écartelé entre la sainteté et l'esthétique, les discordances ne sont pas rares. Mais, il faut travailler à la réconciliation de ces deux expériences. Et, vous le savez mieux que quiconque, la quête obstinée et patiente de l'artiste véritable, son humble obéissance à la recherche de l'insaisissable et de l'indivisible, l'usure indéfinie des forces et l'incertitude du résultat trouvent comme analogie la montée du mystique qui veut obéir à l'obscure lumière que lui donne le Seigneur et Rédempteur de tous. L'obstination de cet artiste-là n'a de comparable que la patience de celui qui prie, contemple et médite.
C'est pourquoi je me permets de remercier ici, en cette occasion, tous ceux et celles qui ont voulu contribuer à créer un comité dont j'attends beaucoup. Son nom est un programme : Art, Culture et Foi.
Il voudrait faire se rejoindre les chemins de la recherche de Dieu et ceux du service du Beau. De la sorte, puisse la vraie liberté de l'artiste qui grandit à l'école de la purification, puisse le vrai désintéressement d'un peuple qui reconnaît un don de Dieu dans les grâces données aux serviteurs de l'art et du Beau, se rencontrer et contribuer à ce que notre terre exprime cette Beauté invisible et secrète que nos yeux, un jour, contempleront, et que nos oreilles, un jour, entendront. Déjà, les chants célestes plus beaux que tout autre chant en ce monde, associent à leur union dans l'Eucharistie tous les chants du monde par nos voix : "una voce dicentes...".
Que le Seigneur de gloire vous bénisse, Maître, lui qui vous a fait la grâce de le servir et de servir son Peuple par votre art.
Cardinal Jean-Marie Lustiger
Notre-Dame de Paris, le 28 mars 1989
Notre-Dame de Paris, le 28 mars 1989







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