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Comme vous avez pu le constater, cela fait un moment que je n'ai rien publié, faute de temps. Mais je suis en train de peaufiner quelque chose d'assez... grandiose; mais je n'en dis pas plus ! En attendant, voici une interprétation surprenante de Dieu parmi nous (La Nativité).
Artem Nyzhnyk est un talentueux accordéoniste, compositeur et enseignant, né en Ukraine. Son instrument, l'accordéon chromatique (en russe, "bayan") dont la particularité est qu'une touche produit la même note en tirant ou en poussant le soufflet selon un système uni-sonore, permet d'aborder tous types de musiques de l'époque baroque à nos jours en passant par la musique traditionnelle, la musique classique, la musique contemporaine, mais aussi le musette.
Lors de son départ définitif pour les États-Unis en 1933, Edgard Varèse offre à André Jolivet, son disciple et ami, six objets fétiches : "Beaujolais", un pantin articulé de bois et de cuivre; "L'Oiseau", une sculpture d'Alexandre Calder; "La Princesse de Bali", une poupée en paille; "La Chèvre", une figurine en paille; "La Vache", une autre sculpture d'Alexandre Calder; "Pégase", un cheval en raphia. Ceux-ci lui inspireront la composition de Mana (1935), œuvre de maturité, puissante et originale. De cette même époque datent les premières rencontres avec Olivier Messiaen qui déclarait son admiration pour ce compositeur d'avant-garde en ces termes : "Monsieur, vous écrivez la musique que je voudrais écrire. Il faut absolument que nous fassions connaissance". Avec cette générosité de langage que nous affectionnons tant, Olivier Messiaen rédigera plus tard une introduction enthousiaste et fameuse à cette suite de six petites pièces pour piano (Éditions Costallat, Paris, 1946). En voici deux extraits.
Le "Mana" désigne dans les sociétés primitives "cette force qui nous prolonge dans nos fétiches familiers". Il s'agit donc de peindre en quelques pièces de piano, six petits objets, figurines de cheminée en fil de fer, en paille, ou en cuivre, donnés par Varèse à Jolivet, ou plutôt il s'agit de peindre le fluide contenu dans ces objets et transmis par eux.
Olivier Messiaen décrit ensuite le style et les techniques musicales utilisées avant d'analyser chaque pièce en détail jusqu'à celle qui nous intéresse le plus.
Et voici le dernier personnage : "PEGASE" - le cheval ailé. Cette pièce est admirable. C'est la plus noble, la plus haute, la plus personnelle que Jolivet ait jamais écrite. Deux thèmes se partagent l'exposition. Le premier, rythmique (piaffements d'impatience), le deuxième, mélodique (envol éperdu vers des sommets difficiles). Milieu sur un troisième thème (sorte de danse hiératique qui rappelle les sonorités glissantes des ondes Martenot). Reprise des deux premiers thèmes. Développement des thèmes 2 et 3. Exaspération terrible du thème 2, parti à la conquête du ciel; plein d'espoir et d'angoisse, il bat de l'aile au vitrage des invisibles; il flaire, il voit, il touche presque le but immatériel qui prolonge son âme ! Puis, plus rien. La chute d'un corps.
Ce texte plein de poésie laisse déjà apparaître certains éléments constitutifs d'une symbolique spirituelle et chrétienne de l'oiseau chez Olivier Messiaen ! Nous en tracerons les grandes lignes dans un prochain article...
Le 26 juin 1996, l’organiste Danielle Salvignol-Nisse succombait à Caen des suites d’une douloureuse maladie, à l’âge de 52 ans. Elle venait d’enregistrer un disque intitulé L’Orgue chante la joie. Quel beau titre convenant parfaitement à la personnalité de son interprète ! En effet, aveugle de naissance, il émanait de sa personne, malgré son handicap, une joie profonde... Née à Castres, elle avait été tout d’abord élève de Jean Langlais et de Gaston Litaize à l’Institut National des Jeunes Aveugles à Paris, où elle était rentrée dès l’âge de 12 ans, avant de devenir celui de Rolande Falcinelli au Conservatoire National Supérieur de Musique et d’obtenir le 1er Prix d’orgue en 1966. Son premier poste d’organiste était celui de l’église Saint-Denis à Amboise, où elle ne restait que quelques années avant de rejoindre le grand-orgue de l’église Notre-Dame à Saint-Lô en 1969. En 1977, elle s’installait à Perpignan où elle enseignait l’orgue au Conservatoire National de Musique et tenait l’instrument de l’église Notre-Dame-la-Réal, puis celui de l’église Saint-Mathieu. Animée par une foi intense et sereine, elle parvenait à faire chanter sa joie à l’orgue. C’est ainsi que ses interprétations étaient toujours pleinement appréciées des fidèles au cours des cérémonies religieuses et même des simples auditeurs lors de concerts... Mariée à Christian Nisse, du Molay-Littry dans le Calvados, Danielle Salvignol avait gardé d’étroites relations avec sa ville natale, Castres, où d’ailleurs elle dirigea avec son mari la restauration de l’orgue de l’église Notre-Dame-de-la-Platé, par le facteur Alfred Kern en 1980. C’est sur cet instrument (35 jeux, 3 claviers et pédalier) qu’elle a enregistré L’Orgue chante la joie qui aurait dû être le premier d’une série de disques. Le programme de ce CD, que nous recommandons à nos lecteurs (disponible à la librairie religieuse Publica, 46 rue Saint-Jean à Caen, tél. 02 31 86 03 00) s’articule autour d’œuvres de Jean-Sébastien Bach, avec notamment le célèbre Choral Du Veilleur, et de danses du XVIème siècle, ainsi que des pièces de Pachelbel, Dandrieu, Haydn et également Jean Langlais (Pastticcio, Te Deum). Ses obsèques ont été célébrées le 2 juillet, à 14h30, en l’église Saint-Clair du Molay-Littry (Calvados).
J'ai eu la chance de connaître un peu Danielle Nisse au début des années quatre-vingt-dix, par l'intermédiaire de ma future épouse, également paroissienne de l'église Notre-Dame-la-Réal où nous nous sommes mariés. Danielle Nisse était, en effet, une personne marquée par cette joie chrétienne si particulière, mélange de sérénité confiante et de grande allégresse. C'est son attachement pour la musique d'Olivier Messiaen qui nous a rapprochés. Lors des offices religieux (de mémoire, pendant l'offertoire), il lui arrivait fréquemment d'improviser dans le "style oiseaux". Elle me fit la surprise d'un magnifique cadeau de mariage en interprétant, à la fin de la messe au moment de l'envoi, les Transports de joie d'une âme devant la gloire du Christ qui est la sienne extraits de L'Ascension dans la seconde version pour orgue; après une lente procession, le dernier accord de la pièce a coïncidé avec notre arrivée devant les portes de l'église et leur ouverture sur la lumière aveuglante d'un soleil radieux... Je dis "me fit la surprise", car cela était joué de toute évidence à mon intention (je lui avais parlé avec enthousiasme de ma découverte récente d'Olivier Messiaen), et pas forcément du goût de certains des convives qui furent parfois quelque peu désorientés par la brillance du fortissimo de l'orgue ! Merci, Danielle Nisse, pour ce merveilleux souvenir.
Ce livre cherche à montrer comment la foi profonde d'Olivier Messiaen se traduit dans son langage musical. L'auteur (Siglind Bruhn) commente l'environnement religieux d'Olivier Messiaen ainsi que les composants de son vocabulaire musical si personnel et leurs rôles comme signifiants de l'ineffable, avant d'avancer une analyse herméneutique approfondie de deux cycles fondamentaux, les Visions de l'Amen pour deux pianos de 1943 et les Vingt Regards sur l'Enfant Jésus pour piano seul de 1944. En liant une analyse détaillée du matériau thématique, de la structure et de la fonction de la pièce dans la totalité du cycle, à une interprétation des images et des textes employés par le compositeur, l'examen de chaque mouvement éclaircit l'étendue extraordinaire et la richesse conceptuelle de la musique d'Olivier Messiaen.
Disponible chez l'éditeur, L'Harmattan (format papier ou numérique), 21 bis rue des Ecoles dans le Vème arrondissement de Paris, à deux pas de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet (square Paul-Langevin). Il est possible d'avoir un aperçu du livre (éléments sous droits d'auteur) à cette adresse Google livres.
Siglind Bruhn, musicologue allemande, travaille depuis 1993 comme chercheur permanent à l'Institut des sciences humaines de l'université du Michigan aux États-Unis; Membre élue de l'Académie européenne des sciences et des arts depuis 2001 et docteur honoris causa, elle est l'auteur de nombreux articles et de dix-sept livres traitant de diverses questions herméneutiques et inter-artistiques dans la musique du XXème siècle. La page personnelle de Siglind Bruhn sur le site de l'université du Michigan.
Source : quatrième de couverture du livre.
Une étude passionnante et très bien réalisée, illustrée par de nombreux exemples musicaux, à consulter si possible avec la partition en mains (cela reste recommandé, d'une façon générale). Seule petite réserve évoquée par l'auteur elle-même dans une note liminaire, le fait qu'un catholique français profondément pieux et une allemande élevée dans un protestantisme plutôt tiède ne devraient avoir a priori que peu de concepts théologiques à partager; en dehors du cadre strictement scientifique dans lequel s'exerce la musicologie, il est certain qu'une authentique foi catholique respectueuse de la Tradition de l'Église, enrichie par un enseignement catéchistique de base, voire une véritable formation théologique dispensée par des personnes à la doctrine fiable, ne pourront qu'être "un plus" pour l'intelligence du discours religieux d'Olivier Messiaen.
Dans la publication Voix Nouvelles du Centre de la Voix de la Fondation Royaumont (année 1991), Marc Texier écrivait un texte, Le Spectre et la Série, qui m'avait passionné à l'époque, sur les deux principaux courants artistiques de la musique contemporaine, la musique spectrale et la musique sérielle. Avec ces deux écoles, c'est une vieille opposition musicale qui se poursuit : doit-on composer avec des notes ou avec des sons ? Qu'est-ce qui prime : l'architecture formelle, ou le flux insensible du temps qui passe... Doit-on composer avec des notes ou avec des sons ? Voilà qui donne à méditer; c'est là une clé essentielle pour mieux appréhender le discours musical et comprendre la spécificité du génie des plus grands maîtres.
L'auteur commence par une brève description du projet du musicien sériel. Être sériel, ce n'est certes plus se servir d'une technique tombée en désuétude, mais garder un certain état d'esprit fait de rigueur, d'attention portée au contrepoint et à l'écriture; c'est se méfier des sons nouveaux, des bruits, que l'on trouve irréductibles aux sons instrumentaux traditionnels. C'est vouloir que la syntaxe prime sur le son, le langage sur le phonème, la structure sur l'objet [l'article scientifique Entre Ordre et Chaos de Pierre Boulez est cité]. Car la musique, avant tout, se pense, c'est une abstraction : la composition est l'art d'écrire avec des notes, non celui de mêler des sonorités...
Note : je me souviens de l'ouvrage de Pierre Boulez, Penser la musique aujourd'hui, dont j'avais fait l'acquisition après avoir découvert les Sonates pour piano magistralement interprétées par Claude Helffer. J'étais fasciné par cette impression troublante d'être en train de lire un livre d'algèbre, avec des termes abstraits comme "cohérence structurelle" ou "matrice", et même des formules mathématiques; une sorte d'étrange grimoire, difficile à décrypter, dont il fallait percer les secrets, en somme !
Mêler si subtilement des sonorités qu'il semble que toutes les frontières s'abolissent entre l'harmonie et le timbre, entre un accord et le suivant, continue Marc Texier, tel est le projet du musicien spectral. [...] L'harmonie, le développement traditionnel ne peuvent plus être appliqués : il faut tirer des bruits eux-mêmes la syntaxe par laquelle on les organisera; extrapoler du microcosme d'un son, le macrocosme de l'œuvre; respecter toujours la continuité de l'univers sonore [le compositeur Tristan Murail est évoqué : nous aurons l'occasion de reparler de lui par la suite]. On parle alors de couleurs et de coloristes. Pour ces musiciens la musique est un art concret, qui avant tout s'entend - les notes ne sont que pis-aller. Les notes ne sont que pis-aller !
Schématiquement, on a donc deux axes, opposés en apparence mais intimement complémentaires en réalité, l'un horizontal et d'essence contrapuntique (les notes...), et l'autre vertical et d'essence harmonique (les sons...). Le premier suit une discipline soumise à des règles plutôt strictes, tandis que le second semble toujours vouloir s'en affranchir dans un désir tenace de liberté et d'émancipation.
Où se situe Olivier Messiaen ? On peux le considérer à juste titre comme l'un des pères de la musique spectrale (avec Edgar Varèse, sans oublier la féconde lignée de tous les "héritiers de Frédéric Chopin", compositeurs du XIX ème siècle au début du XX ème siècle qui se sont plus souciés des sonorités que du respect des normes académiques). Ainsi, dans son Catalogue d'Oiseaux, il s'appuie sur les propriétés acoustiques de la résonance naturelle, sélectionne et renforce certaines harmoniques issues d'une fréquence fondamentale, les entrechoque parfois, dans le but de restituer le timbre exact des chants d'oiseaux à retranscrire. L'exemple qui m'a paru le plus extraordinaire quand je l'ai entendu pour la première fois est le chant étincelant du loriot (survoler l'image avec le pointeur de la souris) :
Nous sommes ici en présence d'un des tous premiers exemples de fusion entre l'harmonie et le timbre, phénomène destiné à devenir une des composantes les plus remarquables de la musique spectrale.
Bien qu'ayant été involontairement l'initiateur du sérialisme intégral avec son fameux Mode de valeurs et d'intensités, "trois minutes de musique de piano dont sortit tout le mouvement post-webernien de l'après-guerre qui allait bientôt gagner le monde entier" (extrait d'une note de programme), Olivier Messiaen n'est pas, à proprement parler, un représentant de l'école sérielle. Certes, il usera quelques fois de la méthode sérielle dans ses compositions, mais c'est surtout son utilisation systématique et restrictive des modes à transpositions limitées, le recours constant à des ressources clairement définies et classifiées, dans le domaine rythmique entre autres (voir Techniques de mon langage musical), et un goût évident pour les correspondances symboliques, qui montrent chez lui une "subordination aux notes"; cela n'a rien de péjoratif mais prouve plutôt, dans le cadre de cette courte étude, qu'il aura su réconcilier les deux mouvements jadis rivaux en une synthèse de toutes les données de l'espace sonore...
Lorsque j’étais adolescent, j’étais déjà le plus grand poète français. Mais j’avais décidé que je serais aussi le plus grand compositeur. J’avais donc écrit à mes aînés, pour le leur annoncer et leur demander ce qu’il fallait faire. Or, incroyable mais vrai, il y en eut un pour me répondre : Olivier Messiaen. Et c’était une lettre très sympathique et personnelle. Mes parents étaient stupéfaits. Moi je trouvais seulement cela normal. A partir de ce moment, je pris Olivier Messiaen pour confident. Je lui écrivais souvent, et il me répondait de temps en temps. C’est moi qui fus stupéfié par sa dernière lettre. Il est vrai que j’avais grandi. Il m’écrivait au lendemain de la création de La Transfiguration à Lisbonne, pour me raconter, à moi, comment tout s’était très bien passé et comme il en était très content...
Ensuite, je fus étudiant à Paris, et je l’ai salué lors de concerts où l’on jouait ses œuvres. Il ne fut pas surpris de me voir, c’était comme s’il rencontrait un ami de longue date.
Puis je suis parti loin de Paris. Et j’y suis revenu dans les années 80. Je me rappellerai toujours ce soir du 28 mars 1989, à Notre-Dame de Paris. Ce soir-là étaient jouées des œuvres de Messiaen, à l’occasion du Prix International Paul VI qui lui était remis par l’intermédiaire du Cardinal Lustiger. A l’issue du concert, je vais à la sacristie, et je trouve Messiaen à l’entrée, qui parcourt toute la vaste pièce en criant "Yvonne ! Yvonne ! Hervé […] est là !". Inutile de dire que j’aurais aimé rentrer sous terre, face à ces innombrables personnalités qui me regardaient en se demandant quel personnage important je pouvais bien être…
Voilà. C’était Messiaen.
La dernière lettre que j’ai reçue n’était pas de lui, mais d’"Yvonne Messiaen", le 28 mai 1992. Yvonne Loriod me remerciait pour mes articles (mon Dieu, mes pauvres articles…), me donnait de tristes détails sur l’agonie physique de son mari, et, concluant qu’il est désormais dans la Paix de Dieu, elle ajoutait : "Toute sa vie, il a chanté ses mystères avec tant d’amour et de génie, que maintenant on peut l’imaginer sur le cœur de Dieu, recevant la Joie à la source même".